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Alsayed Fahas:
« Le destin du Liban
est lié à la protection des chrétiens»
Chiisme
libanais. Accroche. Eclipsées par la popularité d’Hasan Nasrallah et l’activisme
du Président iranien Ahmadinejad, d’autres autorités chiites peinent à faire
entendre leur voix au Moyen-Orient. Entretien avec Hani Fahas président de la
plus haute instance juridique chiite au Liban.
Cédric Bayloc est un doctorant en
Anthropologie. Lors de son passage au Liban, pour effectuer des recherches sur
le rôle de l’Imam dans la vie d’un musulman en Europe, il a eu l’occasion de
s’entretenir avec Alsayed Fahas , afin de connaître son opinion à ce sujet.
La discussion a cependant vite déviée du sujet de la thèse de Céderic Bayloc
pour porter sur la mosaïque religieuse au Liban. Une entrevue riche en teneur.
«Al-Mustakbal» profite donc de cette occasion pour vous présenter un extrait de
cette rencontre.
Après le retrait militaire du Hezbollah de
Beyrouth-Ouest depuis la mi-mai, les acteurs libanais ont pris conscience des
risques de l’instabilité politique. Le Pays au Cèdre a donc trouvé un président
le 24 mai dernier, en la personne du général Michel Sleiman. Certains acteurs
continuent de chercher des solutions politiques aussi bien que religieuses
durables pour atténuer les divisions séculaires. Président de la Court Suprême
Jafarite, dont la création en 1926 a été favorisée par la France, membre
fondateur du Groupe arabe pour le dialogue islamo-chrétien et du Congrès
permanent pour le dialogue libanais, Hani Fahas fait partie de ces hommes de
l’ombre qui tentent d’instaurer un semblant de stabilité au Liban. Dans notre
entretien qui s’est déroulé avant les évènements de mai 2008, il se prononçait
sur le statut présidentiel, la politique internationale et les relations
interreligieuses.
* La Cour
Suprême Jafarite a-t-elle était une force de proposition pendant la période où
le Liban était sans président ?
- Je commence par préciser que mes opinions politiques ne reflètent pas
forcément les positions de la haute instance. Ceci dit, sur cette question
précise, je sais que mon avis n’est pas minoritaire parmi les chiites, avis qui
peine à se faire entendre au milieu des pressions politiques contemporaines. La
solution pour le Liban était de pouvoir accéder rapidement à l’élection d’un
président. La première caractéristique du Liban c’est qu’il est
multiconfessionnel avec une majorité musulmane et que son président est chrétien
et maronite. Protéger cette situation est la garantie d’un Liban multiculturel,
multiconfessionnel. Le destin du Liban est lié au fait de protéger cette
existence chrétienne. Idem pour le chef de l’armée, première instance du pays.
S’il y a un chef d’armée maronite sans notoriété aucune, cela affaiblirait
l’ensemble du Liban.
Ma position est claire ; même si les maronites ne représentaient que cinq pour
cent de la population (entre 30 et 35% en réalité, ndlr), je préfère que le
président soit maronite. Je suis sur la ligne de Musa Sadr. Si l’on met un
chiite ou un sunnite, il y a des chances pour que le Liban ne soit plus le
Liban, mais une sorte de province de la Syrie…
* Il y a deux ans, le Hezbollah lui-même signait un
document d’entente avec le parti du général Aoun. Que vous inspire t-elle ?
- Je ne suis pas contre le principe d’une alliance. Chaque composante du Liban a
le droit de composer des alliances avec n’importe quel autre parti. Et j’ajoute
que le point positif de cette alliance est qu’elle a affaiblie les discordes
claniques (tayfiyya) car cette division s’est reportée dans le champ politique
et peut donc être discutée sur des bases plus sereines. Le point négatif est que
cela affaiblit à mon sens la position chrétienne. Avant, on croyait que la
division au Liban était une division soit islamo-chrétienne, soit sunno-chiite,
et avec cette alliance on a complètement modifié ce principe de division
clanique. Le point négatif que j’évoquais aurait pu être évité si cette alliance
avait englobée l’ensemble des tendances musulmanes et chrétiennes.
* Tout au long de son histoire, la théologie chiite a
utilisé la notion takiyya (dissimulation stratégique) quand les circonstances
n’étaient pas favorables à leur communauté. Pensez-vous qu’elle puisse être
utilisée, dans le contexte actuel, par des groupes malintentionnés ?
- Cette notion ne se pose pas dans le domaine religieux, ni même chiite, ni même
islamique, mais dans le registre tout simplement humain. Elle ne fait pas partie
de la aqidâ (la doctrine musulmane). Les chiites l’ont adopté à un moment où ils
étaient en situation de persécution. C’est le principe de cacher ou d’éloigner
quelque chose qui nuit. Est-ce qu’un parti laïc dévoile toutes ses pensées, tous
ses projets face à un parti opposant ? Cela relève d’un simple calcul pour
éviter une nuisance afin d’arriver à ses objectifs. Tous les gens qui ont peur
au Liban utilisent la takiyya. Avec les partis opposantس, mais pas avec les
alliés. Par exemple, le Hezbollah n’utilise pas ce principe avec Israël, il
déclare une guerre ouverte. Pareil pour l’accord du 14 mars (entre le Courant
Patriotique Libre du général Aoun et le Hezbollah en 2006, ndlr). Les États-Unis
ne sont pas chiites et pourtant ils ont usés en quelque sorte de la takiyya en
invoquant de prétendues « armes de destructions massives » pour envahir l’Irak.
Les Etats-Unis ne sont pas chiites et pourtant, sur la question du nucléaire
iranien, ils jouent au jeu plus ou moins ouvert de la takiyya comme Téhéran…
* Est-ce que le séminaire religieux de Najaf (ville sainte
chiite en Irak) offre des cours sur le christianisme comme l’Institut catholique
de Paris peut offrir des cours sur l’islam par exemple…
- Ce n’est pas inscrit dans le cursus en tant que matière mais en tant qu’un
élément de la culture générale. A Qom (ville sainte chiite en Iran), il y a des
groupes d’études qui étudient les religions en général et le christianisme en
particulier, toujours dans le cadre de la culture générale. A Najaf, c’est un
peu différent car il y a eu une persécution du pouvoir et ils sont dans une
phase de reconstruction. Elle subira sûrement une ouverture sur le monde
extérieur. Par contre il y a toujours eu des études de théologie comparative
chiite et sunnite. En matière de canonisme (fiqh) et de fondement du droit (usûl
el fiqh) l’avis de sunnites est beaucoup plus consulté qu’avant. Moi je
travaille essentiellement sur le dialogue intercommunautaire, un dialogue très
suivi, que ce soit en période de paix ou de guerre. En période de paix, il est
certes plus facile, mais très peu productif. En période de guerre, il est plus
difficile, mais beaucoup plus profond.
* Pour revenir au Hezbollah, il est considéré par beaucoup
de jeunes musulmans européens comme le plus efficace résistant au sionisme.
Certains d’entre eux sont tentés d’importer le conflit israëlo-palestinien dans
leur pays. Quelle est votre position face à cette internationalisation du
conflit ?
- Nous sommes navré qu’une discorde puisse s’exporter en Europe sur la base d’un
conflit qui a lieu ici. Pour ce qui me concerne, j’essai d’être équilibré. Mais
l’Europe veut que je fasse la paix avec Israël, que je soutienne les accords
d’Oslo et il m’est interdit de critiquer Israël. Si non je suis taxé
d’antisémite : ça c’est un discours européen ! La réalité c’est que le mouvement
sioniste est lui-même antisémite. Puisque nous sommes sémites (les libanais, les
palestiniens, ndlr) ! Il y a en Israël aujourd’hui beaucoup de mouvements de
paix, les nouveaux historiens, et une nouvelle vision du sionisme: doit-on aussi
les taxer d’antisémitisme? De même qu’il existe des musulmans favorables à la
paix en Terre Sainte, comme Abu Mazen et le Hamas. Deuxièmement, je suis
favorable à une intégration totale des musulmans en Europe, il faut que ce soit
une composante bien intégrée et qui comprend la culture européenne. Mon avis
c’est que le musulman français doit prendre en considération l’intérêt de sa
nation et respecter le droit français, s’occuper de la politique française… Mais
la laïcité doit être indulgente avec eux. Ceux qui ont fait le 11 septembre,
l’ont fait contre moi aussi.
Mais concernant le Hezbollah ou le Hamas, ils ne sont tout de même pas présents
en France. Donc le problème est tout relatif. Il est important que la politique
de l’Occident ne fasse pas le jeu de la radicalisation. Qu’a-t-elle fait pour
soutenir l’islam modéré?
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